Les motards (je finis par ne plus supporter ce terme qui ressemble de plus en plus à une étiquette qu’on colle sur le dos d’une population pourtant très hétérogène) ont plutôt mauvaise réputation. Ils sont généralement assimilés à une bande de sauvages inconscients qui se croient tout permis. Comme la plupart de mes compagnons de route, je ne me reconnais pas du tout dans cette caricature. Comment en sortir ?A l’origine de cet article, une question sur Yahoo! Questions/Réponses, rubrique Moto, à laquelle j’ai longtemps participé activement. Un automobiliste se plaignait (une fois de plus) du comportement des motards sur les routes, visiblement en Ile-de-France ou dans quelque grande agglomération.
D’habitude, je réponds plutôt « gentiment » à ce genre de témoignage, type « je me plains et je râle sur le web parce que je n’ai pas pu dire son fait à la personne directement ».
Mais là, pour une fois, lassé des sempiternels mêmes refrains « tous des cons, ils ne respectent rien », je me suis un peu énervé (sans compter que c’était un vendredi soir + dure semaine + longue journée avec plus de 200 bornes en région parisienne).
Ensuite, cela m’a poussé à réfléchir et à approfondir un peu plus le sujet.
D’abord, quelques recherches pour faire un petit tour d’horizon virtuel de l’opinion de la société française sur les motards. C’est assez instructif.
(...)
Le constat est assez simple : beaucoup de clichés, de préjugés, souvent fondés sur l’ignorance, le manque de connaissance de l’autre.
On généralise, on amalgame, on stigmatise à tout va. De part et d’autre, d’ailleurs.
Chaque usager trouve toujours quelque chose à reprocher aux autres, des exemples de conduite illégale ou inappropriée.
Personne n’est parfait dans sa conduite.
Beaucoup de motards roulent en excès de vitesse, certains roulent à vitesse nettement excessive et prennent des risques inutiles. D’autres oublient d’allumer leur phare, portent des vêtements sombres, ne font rien pour se rendre visibles. D’autres donnent des coups de gaz intempestifs, font rugir leur pot d’échappement et constituent une véritable nuisance sonore. Certains sont violents, agressifs.
D’un autre côté, trop d’automobilistes oublient de mettre le clignotant avant de tourner, ne tournent pas la tête pour contrôler les angles morts, téléphonent en conduisant, ne regardent pas dans leurs rétroviseurs avant de changer de file ou de direction…
Ces comportements « déviants » occasionnent des situations de conflit entre usagers. Et personne n’aime rencontrer un conflit sur la route.
Même si l’automobiliste se sent plutôt à l’abri derrière sa carrosserie, il ne peut s’empêcher d’avoir peur, soit pour lui, pour son intégrité physique, celle de ses passagers ou celle de sa voiture. Le motard, lui aussi, a peur, avant tout pour son intégrité physique car il n’est pas protégé par une carrosserie, et aussi pour sa moto, qui incarne souvent plus qu’un simple véhicule, mais l’objet d’une passion.
Bref, les deux ont les chocottes.
Et quand on se sent menacé, la colère monte facilement contre ce qui cause cette peur.
Dans ces cas-là, on ne voit pas la faute qu’on a (éventuellement) pu commettre : manque de vigilance, absence de contrôle visuel, distraction, etc.
La cause première, immédiate, visible de cette peur, de cette colère, c’est l’autre usager, celui qui est juste là, qui vient de nous croiser, de nous dépasser, de nous frôler.
En plus, on ne peut même pas décharger notre colère sur lui, il est inatteignable, abrité derrière son pare-brise ou son casque, déjà loin dans la circulation. La pulsion de colère ne peut pas être déchargée, assouvie. D’où une frustration qui reste en travers de la gorge.
C’est cette frustration qui crée la rancoeur à l’encontre de la catégorie à laquelle appartient celui à qui on en veut.
C’est un phénomène constaté dans toutes les situations de conflit (les politiques en jouent d’ailleurs en temps de guerre). On tombe sur une blonde un peu bécasse, toutes les blondes sont des cruches et on en fait des blagues. On se fait agresser par un Maghrébin, tous les Arabes sont des criminels. On se fait couper la route par un papy à casquette (ou un « djeunz » à casquette ou un taxi ou un 93 ou un 06 ou un ambulancier ou une BX ou un Black ou une femme ou un motard… au choix !) et tous ceux qui lui ressembleront auront forcément le même comportement.
Toutes ces situations n’ont bien entendu rien à voir entre elles et je ne fais pas de hiérarchie. C’est juste qu’elles relèvent toutes de la même démarche, c’est-à-dire de deux dérives, défauts, perversités (on met le nom qu’on veut) qui pourrissent les progrès de la sécurité routière : la généralisation et la stigmatisation.
Dans une situation de conflit sur la route, chacun s’identifie à une catégorie d’usagers et en essayant de se dédouaner (c’est toujours la faute des autres), déresponsabilise l’ensemble de la catégorie à laquelle il appartient.
D’un côté, on fait l’amalgame entre le comportement de quelques-uns et celui de l’ensemble de la catégorie d’usagers.
Exemples : un motard fait une connerie, les motards sont des cons. Un automobiliste conduit mal, tous les caisseux sont des abrutis. Les exemples sont hélas nombreux. C’est tellement plus facile de simplifier.
D’un autre côté, on se dédouane, on rejette toute responsabilité, c’est toujours la faute de l’autre.
C’est bien connu, les accidents n’arrivent qu’aux autres. Comme le dit un ancien slogan de La Prévention Routière, « le piéton pense que c’est le cycliste qui est bête, le cycliste pense que c’est le motard, le motard pense que c’est l’automobiliste, l’automobiliste pense que c’est le camionneur… »
C’est tellement plus facile de se donner bonne conscience.
Pas de chance, nous ne vivons pas dans le monde des Bisounours, il n’y a pas les bons et les méchants, la réalité est complexe.
La vérité est que nous partageons tous la même route.
Il n’y a pas des motards qui ne rouleraient qu’en moto, des automobilistes qui vivent dans leur voiture, des piétons, des cyclistes…
Nous sommes tous (ou presque) l’un ou l’autre, alternativement. 90% des motards possèdent une voiture et roulent avec de temps en temps. 99,9% des conducteurs sont piétons à un moment ou à un autre.
Changent-ils tout d’un coup de comportement ?
Non.
Il y a des usagers qui respectent les autres et d’autres pas. Certains font attention tout le temps, d’autres moins souvent, d’autres très peu souvent, d’autres jamais… Et ce, quel que soit le moyen de transport.
Oui, il faut l’admettre : il y a des motards qui roulent n’importe comment, qui déboulent avec un différentiel de vitesse de 50 ou 100 km/h, font sursauter tout le monde (y compris les autres motards), doublent par la droite sans aucune sécurité, sont agressifs, grossiers…
Sont-ils majoritaires parmi les motards ? Non.
Simplement, l’arbre cache la forêt. On se rappelle d’un seul énergumène parce que son comportement est choquant. On oublie les 10 autres qu’on a croisés sans les remarquer car leur comportement était dans la norme.
Est-ce que la moto rend con ? Parfois, mais je me soigne.

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Le fait est que la moto facilite les dérives vers des comportements (hélas généralisés) d’individualisme, d’incivisme, d’irrespect des autres. De par la liberté qu’elle procure, elle amène un sentiment à la fois de supériorité et d’impunité, sentiment qu’il faut savoir maîtriser.
La plupart des automobilistes qui dénoncent ces abrutis de motards feraient exactement la même chose s’ils avaient une moto.
La preuve, la très large majorité des automobilistes qui passent au scooter 125 adoptent des comportements illégaux, inciviques et/ou dangereux (pour tout le monde, y compris pour eux-mêmes), en se conduisant exactement comme ce qu’ils condamnaient auparavant.
Comment ne pas tomber dans l’amalgame et la stigmatisation ?